La bibliothèque tiers-lieu : un lieu à inventer

La bibliothèque “tiers-lieu” ou “troisième lieu” désigne une nouvelle conception de la bibliothèque et des rôles qu’elle peut jouer sur un territoire. À l’origine, ce “troisième lieu” désigne un espace qui se déploierait entre maison et travail. Mais au fur et à mesure de l’évolution des modes de vie, cette notion dépasse ce temps et cet espace pour s’élargir bien davantage encore.
La dénomination de « tiers-lieu » est une façon de rattraper la réalité des usages, comme peuvent l’observer les professionnels à l’œuvre dans les structures culturelles. Ces derniers ont deux attitudes possibles : s’arc-bouter sur des pratiques qui ne trouvent plus leurs publics ou répondre à la demande et accompagner l’évolution des besoins et des usages. C’est heureusement cette deuxième tendance qui est la plus observée. D’où l’idée que la figure du bibliothécaire est en voie de disparition pour faire place à celle du “médiateur”. Parce que l’essence de ces lieux est l’adaptation aux territoires et qu’il n’y a pas de modèle aux contours bien délimités, il est nécessaire d’expliciter ce qui fonde le concept.

La bibliothèque comme lieu pivot

La notion de tiers-lieu valorise le rôle social de la bibliothèque, entre la sphère intime et l’entreprise. Depuis la fin du 20e siècle, les repères fondamentaux volent en éclat au profit d’usages plus fluides et informels. L’entreprise elle-même voit ses modalités bouleversées, processus de transformation accéléré par l’épidémie de Covid-19. Reste que nos sociétés ont encore besoin d’espaces de rencontres, d’échanges incarnés, pour fabriquer du commun. La bibliothèque s’est progressivement constituée comme un équipement culturel pivot capable d’articuler différents usages, d’accueillir de nouveaux rituels sociaux.

Répondre à des besoins sociaux

L’espace public a besoin de lieux dont la neutralité est à même de favoriser la rencontre entre des personnes d’horizons variées et les échanges informels entre elles, se posant comme une alternative aux sphères privées et professionnelles.

Le tiers-lieu propose des espaces et des moments propice à la conversation et au partage. La localisation et l’amplitude horaire en font des lieux accessibles au plus grand nombre. L’organisation des espaces et l’ambiance sont désormais cruciaux pour que le lieu puisse favoriser la cohabitation de différentes activités.

Par ailleurs, curiosité, ouverture, tolérance et respect de l’autre sont les attitudes encouragées dans ces lieux modulaires et adaptables.

Un lieu essentiel

Un tiers-lieu a vocation à être confortable et même douillet, pour que les individus aient envie de s’attarder s’ils en ont l’envie. La convivialité est le concept-maître qui préside à l’organisation générale, pour créer une atmosphère chaleureuse, à même de constituer, dans l’idéal :

  • un lieu-phare permettant un ancrage physique dans la cité,
  • un lieu nourrissant le sentiment d’appartenance à une communauté,
  • un lieu créateur de lien social où chacun peut apporter ses compétences et contribuer de façon positive,
  • un lieu de chaleur humaine et de joie de vivre à même de réconforter les personnes cherchant à rompre la solitude ou à contrer l’ennui.

Un lieu politique

La fonction politique du tiers-lieu est majeure. Au-delà de la seule bibliothèque tiers-lieu, un tiers-lieu doit pouvoir garantir la confrontation à la nouveauté et à l’expérience inédite, pour briser la monotonie du quotidien. Il peut nourrir un regard décalé à même de développer un dialogue fécond ouvrant les perspectives. L’esprit démocratique y préside, les troisièmes lieux pouvant contribuer à restaurer l’engagement politique en favorisant l’association et l’engagement.

Le concept de tiers-lieu nous vient d’outre-Atlantique. Cette vision se développe sur le terreau culturel de l’Amérique, où la vitalité des réseaux est grande, nourrie par des rencontres informelles. Elle appelle donc un travail d’adaptation et d’appropriation pour se déployer en France.

La bibliothèque tiers-lieu se développe

La notion de bibliothèque tiers-lieu se développe et le concept fait lentement son chemin. En 2015, le Sénat a étudié la question de l’amplitude d’ouverture de ces équipements culturels.

La bibliothèque tiers-lieu déplace progressivement son centre initial autour du livre et de la lecture, sans pour autant délaisser ce qui est encore fondamentalement sa raison d’être. L’historien britannique des bibliothèques, Alistair Black, relevait qu’aux côtés d’autres établissements de la vie de tous les jours, où l’on peut traîner et se détendre, à l’instar des cafés, librairies, tavernes, lunch clubs et centres communautaires, [les bibliothèques] ont historiquement témoigné de qualités essentielles propres au “troisième lieu” : elles représentent des endroits neutres, gommant les clivages sociaux, plutôt sans prétention, communautaires ; elles constituent des territoires familiers, confortables, accessibles, qui favorisent l’interaction, la conversation (dans certaines limites) et une ambiance enjouée

Articuler la mixité des usages, favoriser la diversité des usagers

La création d’espaces d’échanges au sein des bibliothèques, alors même que ces institutions sont encore largement associées à l’image du silence impératif, est un enjeu des futurs aménagements et des constructions à venir.

Les temps ne sont plus aux cloisonnements et il n’est plus l’heure de fixer ce qu’une bibliothèque devrait faire ou ne pas faire. La mutation est dans l’air du temps depuis longtemps et la transition n’est pas achevée. Le rôle des marchés et des églises dans la vie des citoyens est plus anecdotique que par le passé, et le fonctionnement de nombreux théâtres et salles de concert laisse finalement peu de place au métissage social. La place du numérique dans les usages ne cesse d’augmenter.

La bibliothèque fait toutefois partie de ces lieux qui continuent à structurer la vie des territoires. Elles doivent toutefois être retoilettées pour rompre avec l’image de temples du savoir. Toute une palette d’actions est envisageable :

  • le mobilier mis à disposition des usagers invite à investir les lieux d’une façon ou d’une autre,
  • la répartition des zones silencieuses, de travail, de réunion, et même une espace café, appelle la diversification des usages,
  • le découpage spatial pour répartir les plateaux et les niches intimistes facilite la multiplicité des expressions,
  • la mise en scène du lieu favorise la rêverie et l’imaginaire.

La modularité, l’expérimentation, l’exploration doivent être de mise.

Le projet d’une bibliothèque tiers-lieu varie notamment en fonction :

  • de la taille de la ville et du tissu dans lequel la bibliothèque s’insère,
  • de la taille de la structure,
  • de la localisation géographique de la bibliothèque,
  • des moyens mis en œuvre de taille

Un tour d’horizon des lieux de vie ayant évolué dans ce sens montre que la présence d’espaces où il est possible de boire et de manger, adossés aux bibliothèque, constituent des moteurs privilégiés du développement de la vie sociale.

L’enrichissement des services proposés est un atout majeur du développement des bibliothèques tiers-lieu : soutien à l’alphabétisation, formations, aide à la recherche pour l’emploi, aide aux devoirs, en lien avec les associations et les écoles, cours, débats, ateliers, rencontres de clubs s’y développent.

Autre rupture avec vision passéiste, la bibliothèque tiers-lieu devient le lieu de l’infotainment et de l’edutainment, activités où la diffusion de l’information et de l’éducation est plus nettement associée au plaisir, desquelles les pratiques commerciales ne sont pas exclues. Les réalisations récentes laissent penser que ces bibliothèques tiers-lieu cherchent à s’inscrire dans la compétition avec l’industrie de loisirs et des produits culturels. Les architectures (larges surfaces vitrées, présence ponctuelle d’escaliers roulants, écrans…) évoquent celles des centres commerciaux.

La bibliothèque tiers-lieu satisfait les besoins des usagers

La bibliothèque tiers-lieu : le goût de l’innovation

L’approche unique et novatrice des Idea Store place désormais le concept au rang de première chaîne de bibliothèques au monde. Et celui de Discovery Center pousse la vision d’un usager comme client. Les bibliothèques n’ont guère plus d’autre choix que de jouer les cartes de la convivialité, de la communauté et du lien social, en s’appuyant sur des approches qui privilégient l’expérience utilisateur.

Notre époque est au travail de propositions qui font sens pour l’utilisateur, qui mobilisent autant les émotions que l’intellect. La démocratisation culturelle n’est pas achevée et demande encore actions et travail. La bibliothèque et le bibliothécaire sont bel et bien toujours au service d’une population. Or, les élus doivent bien répondre aux besoins formulés ou identifiés. Des approches nouvelles sont à créer. La bibliothèque est appelée) se transformer en centres de culture et d’information, sans modèle ou solution unique, mais en cohérence avec le territoire qu’elle irrigue. En France, des projets tels que celui de Thionville montrent que les lignes peuvent bouger et avec succès, sachant articuler détente et étude, travail et loisir, culture savante et culture populaire.

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